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Grenoble : Enquête sur le Nouvel Épicentre de la Deep Tech Française
Entre le CEA, le CNRS et des startups comme Quobly ou Mantle8, la capitale des Alpes construit patiemment l'un des écosystèmes les plus denses d'Europe. Reportage au cœur de la French Tech qui ne fait pas de bruit.

En juin 2026, une information venue de Grenoble fait le tour de la presse tech. Quobly, startup spécialisée dans l’informatique quantique, lève 115 millions d’euros en série A. Le tour de table réunit STMicroelectronics, Air Liquide via son fonds Aliad, SealSQ, le Conseil européen de l’innovation et Blast — sans compter les investisseurs historiques Quantonation, Supernova Invest, Innovacom et Bpifrance.
“C’est la plus importante série A du quantique en hardware”, se félicite Maud Vinet, CEO et cofondatrice de Quobly. Une déclaration qui n’a rien d’une vantardise : à 115 millions d’euros, ce tour dépasse la plupart des séries A européennes, tous secteurs confondus.
Mais Quobly n’est pas un accident. La startup grenobloise est le fruit d’un écosystème qui mûrit depuis des décennies, et qui pourrait bien faire de Grenoble le premier hub européen de la deep tech.
Le Modèle Grenoblois
Grenoble ne ressemble à aucun autre écosystème startup français. Là où Paris est structuré par ses écoles de commerce et ses fonds d’investissement, Grenoble est marqué par la recherche publique et l’industrie de pointe. Le CEA, le CNRS, l’INRIA et l’Université Grenoble Alpes forment un tissu de laboratoires d’une densité exceptionnelle.
Cette spécificité a longtemps été vue comme un handicap par les investisseurs parisiens, qui jugeaient l’écosystème grenoblois trop académique, trop éloigné des marchés. Mais la donne a changé. Dans un monde où la deeptech et les technologies de rupture captent l’attention des plus grands fonds, Grenoble est devenu un avantage concurrentiel.
“Notre technologie permet d’avoir des machines moins chères à la vente que celles de nos compétiteurs. Elles sont directement compatibles avec les data centers ou les supercalculateurs déjà existants de nos clients”, explique Maud Vinet. Ce positionnement, Quobly ne l’aurait pas sans l’ancrage grenoblois : la proximité avec STMicroelectronics, leader mondial des semi-conducteurs, et avec les laboratoires du CEA où la technologie a été développée.
Quobly : le Fer de Lance
L’histoire de Quobly commence en 2022, quand Maud Vinet et Tristan Meunier, deux chercheurs issus du CEA et du CNRS, décident de quitter le laboratoire pour fonder leur startup. Leur pari : construire un ordinateur quantique basé sur la technologie des semi-conducteurs, en utilisant des procédés de fabrication déjà éprouvés dans la microélectronique.
Cette approche les distingue de leurs concurrents français — Pasqal, Alice & Bob, C12 et Quandela — qui utilisent d’autres technologies (atomes neutres, qubits supraconducteurs, etc.). Elle présente un avantage décisif : la compatibilité avec les infrastructures existantes.
“Notre technologie silicium est proche de celle utilisée pour les puces électroniques classiques. Cela signifie que nos machines peuvent s’intégrer directement dans les data centers ou les supercalculateurs déjà existants”, détaille Maud Vinet.
En 2026, Quobly emploie une centaine de salariés, répartis entre Grenoble, Paris, Taïwan, Singapour et Sherbrooke (Canada). La startup réalise déjà 10 millions d’euros de chiffre d’affaires via un contrat avec l’armée française, dans le cadre du programme Proqcima qui réunit les cinq grandes startups françaises du quantique.
Les ambitions sont à la hauteur des moyens. Quobly doit livrer son premier ordinateur quantique dès 2027, accessible via le cloud chez OVHcloud. La startup vise aussi les grands hyperscalers comme AWS et Google Cloud.
Au-delà de Quobly
Quobly n’est pas la seule pépite grenobloise. En mai 2026, Mantle8, autre startup de la région, lève 31 millions d’euros. D’autres entreprises technologiques, moins visibles mais tout aussi prometteuses, tissent la trame d’un écosystème en pleine expansion.
Ce qui frappe dans l’écosystème grenoblois, c’est sa densité de compétences techniques. La région concentre des expertises de pointe dans les semi-conducteurs, le quantique, les nouveaux matériaux et la photonique — des domaines où la France dispose d’une avance mondiale, mais qu’elle peine souvent à transformer en succès commerciaux.
Le défi de Grenoble est précisément celui-ci : passer de l’excellence académique à l’excellence entrepreneuriale. Les incubateurs locaux, les programmes de transfert de technologie et les fonds d’amorçage régionaux travaillent à construire les ponts nécessaires. Mais le chemin est long.
Le Rôle des Grands Groupes
Un des atouts méconnus de Grenoble est la présence de grands groupes industriels qui jouent un rôle actif dans l’écosystème startup. STMicroelectronics, bien sûr, mais aussi Schneider Electric, Soitec, et plus récemment Air Liquide via son fonds Aliad.
Ces groupes apportent ce qui manque souvent aux startups deeptech : des marchés, des clients et une crédibilité industrielle. Quand STMicroelectronics entre au capital de Quobly, ce n’est pas seulement un investissement financier — c’est un sceau de validation technologique qui ouvre des portes chez les clients potentiels.
Cette symbiose entre grands groupes et startups est sans doute le modèle le plus prometteur pour la deeptech française. Là où les startups parisiennes doivent souvent prouver leur crédibilité seules, les startups grenobloises bénéficient d’un écosystème industriel qui valide leur technologie dès les premiers stades.
Le Défi du Passage à l’Échelle
Malgré ces atouts, l’écosystème grenoblois reste confronté à un défi majeur : le financement des phases de croissance. Les tours de série A et B sont plus difficiles à boucler à Grenoble qu’à Paris, car les fonds d’investissement restent concentrés en Île-de-France.
Quobly a résolu le problème en attirant des investisseurs internationaux, mais toutes les startups n’ont pas ce niveau de visibilité. Beaucoup de pépites grenobloises doivent faire le voyage à Paris pour convaincre les investisseurs — un coût en temps et en énergie qui freine leur développement.
Les acteurs locaux en sont conscients. Des initiatives comme le fonds Région Sud ou les dispositifs de Bpifrance en région tentent de combler le gap. Mais la concentration parisienne des capitaux reste un obstacle structurel pour tout l’écosystème deeptech français, pas seulement pour Grenoble.



